Rémi Brassié solo « Seul, à table » / Hélène Breschand et Jean-François Pauvros duo

Rémi Brassié solo « Seul, à table » / Hélène Breschand et Jean-François Pauvros duo
Rémi Brassié solo « Seul, à table » / Hélène Breschand et Jean-François Pauvros duo | Jazz Magazine

Rémi Brassié solo « Seul, à table » / Hélène Breschand et Jean-François Pauvros duo

Cette association toulousaine organise toute l’année des concerts de musique improvisée et de jazz avant-gardiste, disséminés en différents lieux en fonction de la nature de chaque projet. Ainsi, après un éclatant solo de contrebasse par l’anglais Paul Rogers au Lieu Commun voici quelques jours, c’est un double-programme de taille qui est proposé ce soir aux spectateurs, récompensés d’avoir bravé les températures hivernales par de vivifiants spectacles et un accueil chaleureux.

« Un Pavé dans le Jazz », théâtre du Pavé, Toulouse, 9 décembre 2012.

Au début du solo de Rémi Brassié, le guitariste se lance dans une ballade aux accents d’americana, entre le Ry Cooder de Paris, Texas et le Neil Young époque Dead Man ! Pas de mauvaises références, mais cela avait de quoi surprendre de la part d’un artiste labellisé « improvisation radicale » regardant plutôt du côté d’Albert Ayler et Derek Bailey. Cela augure en tout cas d’une approche non dogmatique et diversifiée, ce qui se confirme par une alternance de passages mélodiques (avec un morceau aux tonalités orientales) et de plages plus « familières » pour les auditeurs de musiques ouvertes qui se sont déplacés en nombre en cette froide soirée. Le fil conducteur, c’est un jeu limpide, ciselé, et le choix d’un volume sonore non négligeable, élément constitutif de l’esthétique proposée par « Big Brassié », dont le moindre mouvement des doigts ou des objets mus sur les cordes est magnifié par une amplification hypersensible. S’il y a bien un déchaînement de triturations, gratouillis, grincements, échappées aventureuses, exploration de l’instrument et des possibilités offertes par l’électricité (jeux avec le larsen, exploitation de recoins inattendus du son, les ondes radiophoniques s’autorisant une incursion acide…), utilisation de divers ustensiles – pour s’en tenir à la possible métaphore culinaire de l’intitulé – cela ne se résume pas à une approche uniformément bruitiste. Les moments de relative douceur n’en sont que plus remarquables. On assiste à un savant équilibre entre travail sur les textures et sens consommé du timing. Ses associations avec des musiciens de la scène locale m’avaient enthousiasmé, ce concert en solo dans une grande salle n’était pas moins délectable. C’était un pari car il s’agissait d’une première pour le guitariste (pas évident de captiver un public composé d’amateurs exigeants et de spectateurs moins aguerris à ces plongées dans l’abstraction la plus ahurissante) – cela fonctionne, personne ne bouge, chacun retient son souffle… Le concert se termine par une réitération de la pièce proposée en ouverture – avec plus de mordant encore.

Quelques années après la publication de leur album « Sombre » (Victo, 2005), l’électrique guitariste Jean-François Pauvros (entendu voici quelques mois dans cette même salle en trio tendu avec Daunik Lazro et Roger Turner) et la harpiste Hélène Breschand ont mis leur vaste expérience à profit pour s’adonner à cette nouvelle improvisation sans filet. Ces deux artistes ne cherchent pas à fusionner leurs styles respectifs en un tout unifié mais arpentent la scène avec leur discours personnel, qu’ils remettent dans la balance du dialogue et de l’argumentation créative – l’écoute mutuelle est la clé. Il n’est d’ailleurs pas interdit de fermer les yeux pour mieux se laisser embarquer dans cette épopée sonore nocturne et à vrai dire parfois inquiétante… Les instruments sont poussés dans leurs derniers retranchements, tandis que les deux partenaires se livrent à de curieuses vocalises. C’est une succession de moments spontanés, dans lesquels l’humour, la colère, le désaccord, la réconciliation, la prise de distance, l’engagement et l’expérimentation ont leur place… En somme, de la musique improvisée dans toute sa splendeur, imprévoyante, courageuse, fascinante et qui n’oublie jamais le public.

Et s’il s’agissait bien de restauration légère à l’entr’acte, le repas proposé après le concert et auquel se joignirent un grand nombre de spectateurs – et les artistes de la soirée – était rien moins que pantagruélique ! Soupes exquises, tartes savoureuses, fromages crémeux, desserts aussi agréables à l’œil qu’au palais (charlotte aux fruits, tiramisu, et j’en oublie) à même de ravir les gourmands, le tout accompagné de quelques bouteilles de vin naturel. Si l’on avait commencé la soirée Seul, à table, c’est dans une belle convivialité que celle-ci s’est achevée, le régisseur du théâtre se laissant aller à de communicatifs grognements de plaisir… On peut parler de « table-top »! En espérant que vos repas de Noël se déroulent dans une ambiance comparable… Ces moments sont représentatifs de l’esprit qui préside aux concerts organisés toute l’année par « Un pavé dans le Jazz ».

Claude Tchatmitchian et Clayton Thomas seront bientôt à l’affiche en contrebasse solo ; au programme également, de prometteurs duos entre Joëlle Léandre et Serge Teyssot-Gay, Myra Melford et Ben Goldberg (dates à confirmer).

David Cristol

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Un extrait du solo de Rémi Brassié en écoute

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